Le Chasseral domine le Jura bernois du haut de ses 1606 mètres, silhouette reconnaissable entre toutes depuis Neuchâtel comme depuis Bienne. On le connaît aujourd’hui pour ses antennes de télécommunication et ses sentiers de randonnée. On oublie trop souvent qu’il a porté, pendant plusieurs décennies, des installations de ski alpin à part entière. Pistes balisées, téléskis, buvette d’altitude : le sommet a eu son heure de pratique hivernale organisée, avant que cette activité ne s’efface progressivement du paysage.
Un sommet taillé pour le ski local
La topographie du Chasseral se prête naturellement à la glisse : versants dégagés, dénivelé suffisant pour des pistes de plusieurs centaines de mètres, exposition qui retient la neige plus longtemps qu’ailleurs sur le plateau jurassien. Cette combinaison a justifié, dès le milieu du vingtième siècle, l’installation de remontées mécaniques légères sur ses flancs, à destination des skieurs de Saint-Imier, de La Neuveville et de Tramelan. Le dossier sur la topographie et le matériel des domaines skiables du Jura bernois détaille les caractéristiques de neige propres à ce massif, souvent plus rude et plus changeante que celle des Préalpes.
Des installations pensées pour la proximité
Contrairement aux grandes stations alpines, les téléskis du Chasseral n’ont jamais visé une clientèle touristique de masse. Ils desservaient une pratique de proximité, celle du skieur qui montait le samedi après-midi depuis la vallée, skiait deux heures et redescendait avant la nuit. Cette logique de proximité a longtemps suffi à justifier l’entretien des installations, financées par des sociétés locales et quelques communes riveraines. Un modèle comparable à celui documenté dans notre article sur le téléski historique de Tramelan, où la même philosophie d’équipement modeste mais fonctionnel prévalait.
Le matériel à l’épreuve d’un terrain exigeant
Le vent est la variable qui distingue le Chasseral de la plupart des autres massifs jurassiens. Les rafales y dépassent régulièrement 100 km/h en hiver, formant des congères dures et des plaques de glace sur les zones exposées. Un ski mal affûté sur ce terrain devient rapidement incontrôlable. C’est une donnée que les ateliers locaux, dont celui de Tramelan, intégraient directement dans leurs recommandations de préparation, avec des tolérances d’affûtage proches de celles exigées pour la compétition. Cette exigence technique face à un terrain difficile trouve un écho direct dans notre hommage à Rudi Geiser, dont l’atelier appliquait des standards de précision hérités de la culture horlogère régionale.
Le déclin progressif d’une pratique organisée
À partir des années 1980, la fréquentation des installations du Chasseral décline. Les normes de sécurité se durcissent, les coûts d’exploitation grimpent, et la concurrence des stations valaisannes, mieux enneigées en altitude, capte une part croissante des skieurs régionaux. Les téléskis ferment un à un. Certains tronçons sont démontés, d’autres simplement abandonnés sur place, laissant des pylônes rouillés visibles encore aujourd’hui pour qui sait où regarder. Le sommet reprend alors sa vocation première, celle d’un lieu de randonnée et d’observation, plutôt que celle d’un terrain de glisse organisé.
La buvette d’altitude, cœur social de la pratique
Au-delà des installations mécaniques, la mémoire du ski au Chasseral se loge aussi dans un lieu plus chaleureux : la buvette d’altitude, point de ralliement obligé entre deux descentes. On s’y réchauffait autour d’une soupe ou d’un thé chaud, on y comparait les réglages de fixation, on y attendait parfois une accalmie de vent avant de redescendre. Ce rôle social explique pourquoi le souvenir du ski au Chasseral, dans la mémoire orale locale, est souvent associé à des visages et à des conversations autant qu’à des descentes techniques. Les stations modernes ont largement industrialisé cette fonction avec leurs restaurants d’altitude standardisés. Au Chasseral, elle restait affaire de connaissance mutuelle entre habitués d’un même sommet.
Une mémoire à préserver par le matériel
Ce qui subsiste de cette période ne se trouve pas sur le terrain, mais dans les collections privées et les archives locales. Skis usés sur les carres par le gel du Chasseral, fixations tordues par des chutes sur neige dure, photographies de skieurs en tenue d’époque devant la buvette du sommet : chaque pièce raconte une pratique aujourd’hui disparue mais bien réelle. Documenter cette mémoire, c’est aussi comprendre pourquoi le Jura bernois a développé une culture technique du ski aussi pointue malgré une altitude modeste, comme le montre notre analyse de 70 ans d’évolution technique à travers la collection Geiser.
Le vent souffle toujours au sommet du Chasseral, aussi fort qu’à l’époque des téléskis. Il ne reste plus personne pour s’y accrocher à une perche, mais la neige, elle, continue de tenir sur ces pentes oubliées de la pratique organisée.