Avant les forfaits journaliers et les télésièges chauffants, il y avait une perche, un câble et un moteur de fortune installé au bas d’un pré. À Tramelan, comme dans la plupart des villages du Jura bernois, le ski ne s’est pas construit autour de grandes infrastructures. Il s’est construit autour d’un remonte-pente modeste, entretenu par des bénévoles ou par un commerçant du coin, qui permettait à quelques centaines de skieurs locaux d’enchaîner les descentes sans remonter à pied. Cette histoire-là ne figure dans aucun grand livre sur le ski alpin. Elle se transmet par les objets et par la mémoire de ceux qui ont tiré la perche.
Une région sans altitude, mais pas sans neige
Le Jura bernois ne culmine qu’à 1606 mètres au sommet du Chasseral. Pas de quoi rivaliser avec les Alpes valaisannes. Mais la région bénéficie d’un enneigement régulier, favorisé par l’altitude moyenne du plateau et par des hivers continentaux marqués. Dès les années 1950, cette neige fiable a justifié l’installation de remontées mécaniques légères sur les pentes qui entourent Tramelan, suffisantes pour une pratique locale sans prétention alpine. Le modèle n’était pas celui de la station touristique. C’était celui du terrain de jeu du dimanche, à quelques minutes à pied du village.
La mécanique simple d’un téléski à perches
Techniquement, un téléski à perches n’a rien de sophistiqué. Un câble tracteur entraîné par un moteur fixe, des perches télescopiques équipées d’une assiette ou d’un disque, et un pylône tous les cinquante à cent mètres pour maintenir le câble à hauteur constante. La vitesse de traction dépasse rarement 3,5 mètres par seconde, largement en dessous des standards actuels. C’est cette simplicité mécanique qui a permis à des installations locales, financées par des sociétés de développement ou des communes, de fonctionner pendant des décennies avec un entretien minimal. Le dossier consacré à la topographie et au matériel des domaines skiables du Jura bernois documente comment cette géographie modeste a façonné des équipements pensés pour la polyvalence plutôt que pour la performance pure.
Ce que le téléski a changé pour les skieurs locaux
Avant l’arrivée de ces installations, skier signifiait remonter à peau de phoque ou à pied, chaussé de planches lourdes en hickory. Le rendement horaire était faible : une à deux descentes par après-midi pour un skieur moyen. Le téléski a multiplié ce chiffre par cinq ou six. Cette accélération du rythme de glisse a eu une conséquence directe sur le matériel : les skis se sont usés plus vite, les fixations ont dû encaisser davantage de sollicitations, et les ateliers de la région, dont celui de Tramelan, ont vu leur activité d’entretien croître en proportion. Le lien entre infrastructure et technique n’est pas anecdotique. Il explique en partie pourquoi un atelier local a pu développer une expertise aussi pointue sur la durée, documentée dans notre hommage à Rudi Geiser et à sa collection de 2000 skis.
Le déclin des petites remontées mécaniques
À partir des années 1990, les normes de sécurité se sont durcies et les coûts d’exploitation des petites installations ont explosé. Beaucoup de téléskis villageois du Jura bernois ont fermé faute de rentabilité, incapables de rivaliser avec les grandes stations valaisannes ou vaudoises, mieux enneigées en altitude et davantage fréquentées. Le mouvement n’est pas propre à Tramelan. Il a touché l’ensemble de l’arc jurassien, où la pratique du ski alpin s’est progressivement recentrée sur quelques pôles plus solides, tandis que les installations mineures disparaissaient une à une, remplacées parfois par des pistes de ski de fond ou simplement rendues à la prairie.
Le financement communautaire, modèle discret mais déterminant
Ces installations n’ont presque jamais été portées par des investisseurs privés au sens où on l’entendrait aujourd’hui. Elles reposaient sur des sociétés de développement locales, des coopératives villageoises ou des ententes informelles entre quelques commerçants et la commune, qui avançaient les fonds nécessaires à l’achat du moteur et du câble en échange d’une exploitation partagée. Ce modèle de financement, presque artisanal, explique à la fois la modestie technique des installations et leur ancrage social fort : le téléski appartenait littéralement au village, entretenu par ceux qui en dépendaient pour leurs loisirs d’hiver. Quand un pylône se tordait sous le poids de la neige ou qu’un moteur tombait en panne un samedi matin, c’était souvent un habitant du coin, pas une entreprise spécialisée, qui montait réparer dans l’heure.
Ce qu’il reste de cette histoire
Aujourd’hui, les traces physiques sont rares : un pylône rouillé oublié en lisière de forêt, une plaque de béton envahie par l’herbe, quelques photographies conservées par les familles. C’est précisément ce type de mémoire fragmentaire que la collection MuseeNet cherche à documenter, au même titre que le matériel skiable lui-même. Retracer l’histoire technique du ski dans le Jura bernois ne peut pas se limiter aux skis. Il faut aussi comprendre les infrastructures qui ont permis de les utiliser, et la manière dont leur disparition a redessiné la pratique locale. Le dossier sur 70 ans d’évolution technique du ski alpin à travers la collection Geiser prolonge cette lecture matérielle de l’histoire, du bois au parabolique.
Sur les hauteurs de Tramelan, il ne reste plus de câble tendu ni de moteur qui tourne. Mais les prés qui accueillaient ces installations sont toujours là, et l’hiver, quand la neige tient suffisamment, certains y montent encore, à pied, comme avant le téléski.